Pendant de nombreuses années, les grands noms de la finance européenne ont quitté Londres pour « s’installer » à Genève ou aux Émirats arabes unis. Désormais, la destination est tout autre.
La décision de Chris Rokos, fondateur du fonds Rokos Capital Management et troisième plus gros contribuable individuel du Royaume-Uni, de transférer sa résidence fiscale en Grèce et d’ouvrir un nouveau bureau à Athènes a fait sensation. Selon les estimations rapportées par la presse britannique, Rokos a versé environ 330 millions de livres sterling au fisc britannique au cours du dernier exercice fiscal.

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Et il n’est pas le seul. Millennium Management, l’un des plus grands hedge funds au monde, s’apprête à ouvrir son premier bureau dans la capitale grecque, tandis que Verition Fund Management envisage la même voie, bien qu’il n’en soit pour l’instant qu’au stade préliminaire. Ce sont les premiers résultats d’une stratégie fiscale, celle de la Grèce, conçue pour transformer le pays en l’une des principales destinations européennes pour les fonds d’investissement, le capital-investissement et les grands noms de la finance internationale.

Chris Rokos et Izzy Englander ouvrent la voie

Rokos Capital Management gère environ 22 milliards de dollars, soit un peu plus de 19 milliards d’euros, et dispose de bureaux à Londres, New York, Singapour et Abu Dhabi. Millennium Management, fondée par Izzy Englander, affiche, selon les estimations de la presse grecque, 97 milliards de dollars d’actifs sous gestion. Verition, dirigée par Nicholas Maounis, se situe aux alentours de 15 milliards. Au total, selon Bloomberg, les trois gestionnaires administrent environ 134 milliards de dollars.

Rokos a transféré sa résidence fiscale en Grèce et prévoit de développer à Athènes une présence qui pourrait atteindre une cinquantaine de personnes. Millennium, toujours selon Bloomberg, est en pourparlers avec le gouvernement grec concernant l’ouverture et les effectifs de son premier bureau athénien. Parmi les dirigeants qui envisagent ce transfert figure Rahul Chopra, gestionnaire de portefeuille chez Millennium basé à Londres.

Les autorités grecques s’attendent à ce que, outre les résidences fiscales, les bureaux et les fonctions opérationnelles des sociétés s’installent également dans le pays.

La nouvelle politique fiscale d’Athènes

La stratégie du gouvernement de Kyriakos Mitsotakis est claire : transformer Athènes en un centre financier capable d’attirer des gestionnaires de fonds, des banques, des cabinets d’avocats, des cabinets d’audit et des conseillers fiscaux. Le dispositif, prévu par la loi n° 5313 adoptée par le Parlement grec le 24 juin 2026, repose sur trois axes.

Le premier est le régime forfaitaire pour les grandes fortunes : toute personne transférant sa résidence fiscale en Grèce peut s’acquitter d’un impôt forfaitaire de 100 000 euros par an sur l’ensemble des revenus générés à l’étranger, quel qu’en soit le montant.

La deuxième concerne les rémunérations variables des gestionnaires. Les primes et les carried interest, c’est-à-dire la part des bénéfices revenant aux gestionnaires sur les opérations couronnées de succès, sont imposées à 5 % au lieu du taux ordinaire de 15 %. Cet allègement fiscal est valable pour une durée maximale de sept ans et s’applique à ceux qui relèvent du régime des travailleurs entrants prévu par le Code des impôts sur les revenus.

La troisième mesure est une garantie contre la double imposition : les fonds étrangers restent imposés dans la juridiction où ils sont constitués, même lorsque leurs gestionnaires s’installent en Grèce ou que la société ouvre un bureau dans le pays.

Ces incitations ne suffisent toutefois pas. Pour bénéficier du taux de 5 %, la société grecque qui embauche les dirigeants doit supporter des dépenses d’exploitation d’au moins 3 millions d’euros par an en Grèce : un seuil conçu pour exclure les présences purement nominales. « L’objectif principal est qu’ils viennent ici et créent de véritables entreprises », a expliqué au Financial Times Vassilis Karatzas, conseiller du ministre de l’Économie nationale et des Finances Kyriakos Pierrakakis et l’un des artisans de ce dispositif fiscal.

L’importance de la reprise économique

C’est l’assainissement des comptes publics qui confère toute sa crédibilité à cette opération. La Grèce a retrouvé le statut « investment grade » en 2023, et en mars 2025, Moody’s a également relevé la note des titres d’État grecs, mettant ainsi fin à quinze années de notation spéculative.

Les chiffres confirment ce changement de cap : le ratio dette publique/PIB est passé de 209,9 % en 2020 à 154,8 % en 2024, et l’économie grecque affiche désormais une croissance stable supérieure à la moyenne européenne. Un tournant symbolique est d’ailleurs attendu ces jours-ci. À compter du 21 septembre 2026, FTSE Russell intégrera la Bourse d’Athènes parmi les marchés développés, après une décennie passée dans la catégorie des marchés émergents. MSCI a également décidé de reclasser la Grèce de « marché émergent » à « marché développé », ce qui prendra effet lors de la révision des indices en mai 2027.

La crise londonienne et le facteur « Émirats »

La nouvelle politique d’attraction de la Grèce intervient à un moment où la position de Londres en tant que principale plaque tournante européenne pour les hedge funds commence à vaciller. L’écart à combler reste important, mais la suppression du régime fiscal applicable aux résidents non domiciliés (les «non-dom») et l’alourdissement de la pression fiscale sur les principaux contribuables britanniques, du capital-investissement aux successions en passant par les plus-values, poussent de plus en plus de professionnels à chercher des alternatives.

Pendant des années, ces alternatives ont surtout été la Suisse et les pays du Golfe. Le choix de Rokos est d’autant plus significatif que son fonds avait déjà annoncé l’ouverture de son premier bureau à l’étranger à Abou Dhabi, et que la Grèce s’inscrit précisément dans cette dynamique.

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