
Des chiffres que personne ne contestait vraiment
Commençons par les faits. Sur son premier trimestre fiscal, le fabricant de puces dirigé par Jensen Huang a réalisé un chiffre d’affaires de 81,62 milliards de dollars, en hausse de 85 % sur un an. Le consensus tablait sur 78,86 milliards. Le bénéfice par action ajusté ressort à 1,87 dollar, contre 1,76 attendu.
Le moteur, c’est toujours le même : les centres de données. À eux seuls, ils ont pesé 75,2 milliards de dollars, soit une progression de 92 %. Ajoutez une marge brute de 75 % et un flux de trésorerie disponible de 48,55 milliards sur le trimestre, et vous obtenez une machine financière difficile à prendre en défaut.
Pour vous donner une idée de l’échelle : 81 milliards de dollars de ventes en trois mois, c’est davantage que le chiffre d’affaires annuel de la plupart des entreprises du CAC 40. Nvidia engrange cela en un seul trimestre.
Alors pourquoi l’action baisse-t-elle ?
La réponse tient en un mot : les attentes. Quand une société habitue les marchés à dépasser systématiquement les prévisions, le dépassement devient la norme, pas la bonne surprise. Cette fois, l’écart avec le consensus a paru trop mince aux yeux de certains. Les prévisions pour le trimestre en cours l’illustrent bien. Nvidia vise environ 91 milliards de dollars de ventes, au-dessus des 87 milliards anticipés en moyenne. Sauf que les analystes les plus optimistes visaient jusqu’à 96 milliards. Résultat : un chiffre objectivement excellent, mais en deçà des rêves les plus fous.
Tony Sycamore, analyste chez IG à Sydney, résume la déconvenue : la réaction a été « relativement modérée » au regard des standards de l’entreprise. Selon lui, l’absence de ventes en Chine dans les perspectives et des prévisions à peine supérieures aux attentes ont laissé une partie des investisseurs sur leur faim.
La vraie question : combien de temps ça peut durer ?
Derrière la séance boursière se cache un débat plus profond. Les puces de Nvidia équipent quasiment tous les grands centres de données du monde. Ses résultats servent donc de thermomètre à l’ensemble du secteur de l’intelligence artificielle. Et le thermomètre affiche une fièvre que beaucoup jugent intenable sur la durée.
Les géants du cloud, ces fameux « hyperscalers », prévoient d’investir autour de 725 milliards de dollars dans l’IA cette année. Tant que ces dépenses montent, Nvidia encaisse. Mais que se passe-t-il le jour où elles se stabilisent ? Jacob Bourne, analyste chez Emarketer, pointe précisément cette interrogation sur la « durabilité » de la trajectoire à l’horizon 2027-2028.
Le décor change aussi. Pendant des années, Nvidia régnait presque sans rival. Ce n’est plus tout à fait le cas. AMD propose des processeurs concurrents, tandis que Broadcom et Google développent leurs propres composants. Plus gênant encore : les plus gros clients de Nvidia, ceux-là mêmes qui font ses revenus, conçoivent désormais leurs puces maison pour réduire la facture.
Le pari de Nvidia pour rassurer
Conscient du scepticisme, le groupe a profité de la publication pour défendre sa diversification. L’idée : moins dépendre d’une poignée de mastodontes du cloud. Nvidia mise sur les entreprises classiques et les gouvernements, de plus en plus nombreux à vouloir leurs propres infrastructures d’IA. Jensen Huang voit même plus loin, du côté de l’« IA physique » : les robots et les véhicules autonomes, qu’il décrit comme la prochaine opportunité géante. « Nous sommes prêts à tout », a-t-il lancé aux analystes, ajoutant que le déploiement des infrastructures d’IA s’accélère « à une vitesse extraordinaire ». L’entreprise affirme d’ailleurs avoir plus de commandes qu’elle ne peut en livrer.
Pour appuyer le message, la direction a sorti l’artillerie financière : un dividende trimestriel relevé d’un centime, à 25 cents par action, et surtout un programme de rachat d’actions de 80 milliards de dollars. Une façon claire de dire aux marchés : nous croyons en nous, et nous y mettons les moyens.
Reste la vraie interrogation pour qui suit le dossier de loin : à quel moment un résultat exceptionnel cesse-t-il d’être suffisant ? Tant que la Bourse réclame toujours mieux, même un trimestre quasi parfait peut décevoir. Et c’est peut-être ça, le vrai luxe de Nvidia : avoir transformé l’extraordinaire en ordinaire.
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