
Après des années durant lesquelles les épargnants allemands ont accepté des rendements modestes en échange d’une garantie du capital, l’Allemagne s’apprête à abandonner progressivement les titres conservateurs et les contrats d’assurance pour élargir l’éventail des placements encouragés, des ETF au crédit privé.
Dans le système de retraite allemand à trois piliers, le seul secteur des retraites privées devrait doubler au cours de la prochaine décennie, pour atteindre environ 500 milliards d’euros, selon Bvi, l’association allemande de l’industrie des fonds.
Le coup d’envoi sera donné en janvier 2027
Des gestionnaires tels que DWS, la filiale de la Deutsche Bank, JP Morgan Asset Management et Vanguard se livrent à une course effrénée pour proposer de nouveaux produits prêts à être commercialisés au 1er janvier 2027, date à laquelle le nouveau système entrera en vigueur. Ils partent déjà d’une position favorable : l’intérêt croissant des épargnants allemands pour les placements de détail a permis au secteur des fonds d’investissement de franchir cette année le seuil des 5 000 milliards d’euros d’actifs sous gestion.
Bien que la réforme actuelle soit menée par le gouvernement du chancelier Friedrich Merz, le changement politique qui l’a rendue possible était en préparation depuis longtemps et avait commencé à s’accélérer dès 2023, sous le gouvernement précédent.
Cette nouvelle approche témoigne de la prise de conscience, au sein de la première économie européenne, que la manière de se préparer à la retraite a profondément changé. Les Allemands acceptent enfin de s’exposer davantage au risque pour tenter de s’assurer une retraite plus adéquate.
« La réforme des retraites va transformer le monde de l’épargne-retraite en Allemagne, avec le passage des dépôts bancaires à la constitution de patrimoine sur les marchés des capitaux. Ce changement se propage dans l’ensemble du secteur de la gestion d’actifs » a expliqué Bjoern Deyer, responsable de la prévoyance chez DWS.
Pour DWS, qui gère environ 1 100 milliards d’euros, la prévoyance est devenue le principal projet de l’entreprise. La société a alloué « une quantité significative » de ressources et de personnel supplémentaire à ce secteur, a expliqué M. Deyer, et a lancé des campagnes d’information à l’intention des clients particuliers ainsi que des programmes de formation sur les nouveaux produits destinés à ses partenaires commerciaux. La raison est simple : des millions d’Allemands pourraient être sur le point de faire leurs premiers pas dans le monde de l’investissement, après avoir pris conscience que les mécanismes de retraite sur lesquels comptaient leurs parents et grands-parents ne fonctionneront probablement pas aussi bien pour les nouvelles générations.
Des retraites publiques insuffisantes
En Allemagne, les conseillers en prévoyance recommandent souvent de prendre sa retraite avec un revenu équivalent à 80 % du dernier salaire net, afin de maintenir son niveau de vie. Pour de nombreux salariés, cependant, le niveau attendu est nettement inférieur.
Le taux de remplacement net, c’est-à-dire la part du salaire brut d’avant la retraite qui peut être maintenue, s’élèvera à 53 % pour un salarié moyen entrant sur le marché du travail au cours de cette décennie, selon l’OCDE. Si l’on tient également compte des régimes de retraite privés volontaires, ce taux passe à environ 68 %, toujours selon les calculs de l’OCDE.
« Il y a des milliers de milliards d’euros qui dorment sur les comptes bancaires des épargnants et cet argent doit devenir plus productif pour renforcer la résilience financière des citoyens et l’économie européenne », a déclaré Ann Prendergast, responsable pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique chez State Street Investment Management.
Plus de 30 milliards vers les marchés
Les réformes des retraites en cours sont diverses. Le système de retraite public, qui absorbe déjà environ un quart du budget fédéral, devrait orienter plus de 30 milliards d’euros vers les marchés financiers. Le gouvernement souhaite par ailleurs accroître la participation à la retraite complémentaire d’entreprise, qui bénéficie des cotisations des employeurs.
Mais pour l’instant, l’attention du secteur financier se concentre surtout sur la réforme qui permettra aux épargnants de verser de l’argent sur des comptes d’investissement bénéficiant d’avantages fiscaux. Le nouveau système remplacera le modèleRiester, introduit au début des années 2000, qui prévoyait la garantie du capital mais offrait des rendements modestes.
Un modèle plus proche de celui des États-Unis
Le nouveau système rapproche l’Allemagne du modèle américain, où les citoyens investissent dans des actions et des fonds par le biais de comptes de retraite individuels bénéficiant d’avantages fiscaux.
La réforme allemande devrait surtout favoriser les ETF à faible coût, car le « compte standard » sera soumis à un plafond de commissions de 1 %. Les investisseurs pourront toutefois payer davantage pour accéder à d’autres produits, tels que les ELTIF, ces fonds d’investissement européens à long terme qui permettent également aux particuliers d’investir dans le capital-investissement, le crédit privé et les infrastructures.
Selon S&P Global Ratings, en fonction du taux d’adhésion, la réforme pourrait générer entre 26 et 56 milliards d’euros de nouveaux flux annuels vers la prévoyance privée allemande, après une période de démarrage pouvant durer jusqu’à deux ans. Pour le secteur de la gestion d’actifs, il s’agit d’une source potentielle de collecte pour toute la décennie à venir, à condition de parvenir à conquérir les clients dès la phase initiale.
Les gestionnaires d’actifs sont déjà en lice
Les réseaux commerciaux des gestionnaires s’efforcent déjà de faire intégrer leurs fonds dans les nouveaux comptes de retraite. Les stratégies misent sur les ETF à faible coût et sur la capacité des fonds des marchés privés à offrir des rendements intéressants à long terme.
« Le temps presse pour ceux qui souhaitent que leurs produits soient prêts en janvier », a déclaré Fabian Behnke, responsable des comptes stratégiques chez Vanguard en Allemagne. Le groupe a déjà conclu plusieurs partenariats et est en pourparlers avec d’autres assureurs, courtiers et banques.
Blackrock travaille également avec des banques et des courtiers afin de proposer, sur leurs plateformes, des ETF, des fonds actifs et des investissements sur les marchés privés. Malgré les récentes critiques à l’encontre du crédit privé, le secteur a réussi à convaincre le gouvernement d’inclure les ELTIF dans les nouveaux comptes. Leur nature d’investissement à long terme les rend adaptés à la prévoyance, selon Thomas Richter, directeur général de BVI.
Une révolution pour l’épargne allemande
State Street s’est également mobilisée : en début d’année, elle a conclu un partenariat avec un courtier numérique contrôlé par la Commerzbank afin de proposer un ETF actions à faible coût. Le gestionnaire est par ailleurs en pourparlers avec d’autres plateformes allemandes afin d’étendre encore davantage sa distribution dans le pays.
La nécessité d’une réforme est évidente depuis longtemps dans toute l’Europe. L’allongement de l’espérance de vie et la baisse de la natalité mettent à rude épreuve la viabilité des systèmes de retraite. En Allemagne, d’ici une décennie, il n’y aura plus que deux personnes en âge de travailler pour chaque retraité, tandis que les taux d’intérêt restent bas par rapport aux normes historiques.
« Les Allemands connaissent ce système depuis plus de 130 ans, depuis l’époque de Bismarck : l’idée que ce soit l’État qui gère les retraites fait partie de leur ADN », a conclu M. Richter, de Bvi.



